« Sisi, mon fils idolâtré | Page d'accueil | Sisi, mon fils idolâtré »
02.06.2008
Sisí, mon fils idolâtré
(...) - C’est vrai, Cecil? Voyons... montre-moi.
En lisant l’annonce, l’énervement d’Adela augmentait. Cecilio Rubes, pendant ce temps, regarda le petit Rubes dans le berceau tout proche:
- Il est vraiment magnifique notre petit, Adela. Bon, je ne crois pas qu’il soit né un petit aussi beau dans la ville depuis longtemps.
- C’est toi qui as fait mettre cette annonce? demanda Adela.
- Bien. Il met sa petite main près de la bouche comme son père et il plisse sa petite bouche comme toi. N’est-ce pas curieux, chérie, que dès la naissance ils portent déjà l’empreinte de quel-qu’un?
- Cette annonce est bien affectueuse. Dis-moi, Cecil, c’est toi qui l’as fait mettre?
- Ah, il va pleurer, Adela! Le petitou va pleurer! Pour l’amour de Dieu, fais-lui des caresses et ne laisse pas pleurer cette créature. Tu sais, il semble impossible que cette petite chose puisse être un jour quelque chose comme toi et comme moi, une personne importante?
Cecilio Rubes balançait rythmiquement le vaporeux berceau de dentelles et mousselines. Adela relut: “Née Adela Martínez”. Elle pensa: “Il reste encore quelque chose de papa”. Ses yeux étaient cloués sur un nom: “Martínez”. “Bien, se dit-elle, s’il le lisait, il serait fier.” Elle remarqua que la gorge lui grattait. Elle se dit: “Je suis bête. Je ne vais quand même pas pleurer?” Ensuite elle pensa: “Je dois me renseigner sur les départs des bateaux pour la Havane”. Elle répéta:
- Qui a mis cette annonce, Cecilio?
Cecilio tourna son regard vers elle. Elle était belle Adela, un peu pâle. Rubes se dit que cette couleur lui seyait bien et reconnut que dernièrement la craquante vitalité d’Adela, la possibilité qu’elle puisse acquérir les couleurs rustiques et avantageuses des femmes de la campagne, le préoccupait. Ses modestes origines pouvaient lui monter au visage à n’importe quel moment et ce se-rait la fin de son prestige et de son honorabilité.
- Ca va bien, chérie? Ah! l’annonce. Bien, tu sais que ton mari a des amis partout. Il faut reconnaître qu’on n’est pas n’importe qui dans la cité et... Bon. Tu te sens bien chérie?
- Ah, je me sens très bien, Cecil...! Je ne me souviens plus de rien. (...)
Miguel Delibes
Sisí, mon fils idolâtré, nous raconte la vie de Cecilio Rubes, un fabricant de baignoires quadragénaire, superficiel et égoïste. Il n’a pas d’amis, n’aime pas réellement sa femme et ne se rappelle de Dieu que dans les pires moments. Au moment d’éduquer son fils, il ne sera guidé que par le désir qu’il “soit heureux”. Peu lui importe qu’il fréquente les bas fonds ni qu’il délaisse ses études. Et la dis-cipline avec laquelle les Sendín - prototype de la classe moyenne conservatrice et contrepoint de la propre famille de Cecilio - éduquent leurs fils, lui parait comique et superflue. Mais sa négligeance recevra son châtiment en révélant l’immense absurdité de sa vie. Authentique satire morale, le roman réunit toutes les qualités narratives de Delibes: sa justesse dans le traitement des personnages; son langage riche et précis; sa maîtrise pour recréer des situations et des évènements de la vie espagnole; l’ampleur de ses registre et leur intensité. Considéré comme un des meilleurs romans de Miguel Delibes, Mi idolatrado hijo Sisí a été porté au cinéma sous le titre : Retrato de familia, portrait de famille.
Miguel Delibes est né à Valladolid en 1920. Il a obtenu le prix Nadal en 1947 avec La sombra del cíprés es alargada.
En France, son principal éditeur est VERDIER
10:02 Publié dans Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


